Chapitre 5

Publié le par Thao-sy

Adorable en total look Dior, j’arrive au XXS. C’est un restaurant avant-gardiste. On a eu la cuisine traditionnelle qui se caractérise par le volume extraordinaire de calories. Ensuite, la nouvelle cuisine a été inventée, elle allie le raffinement et la légèreté (grande assiette et peu de nourriture). Au XXS, on sert la new nouvelle cuisine, le « fooding ». Ici, le chef cuisinier a créé une façon inédite de manger, non, plutôt de grignotage car la spécialité de ce restaurant est de servir des mets dans des portions microcosmiques. C’est une cuisine très rare, où les ingrédients utilisés sont quasi introuvables. Ici, on y mange par exemple des terrines végétariennes à base d’algue du Japon et de chou du mont Himalaya décorées avec des feuilles d’or… Mais, ce qui est unique dans cette cuisine se trouve surtout dans la salle.

 

 

Pour que ce type d’endroit existe et fonctionne, on doit y trouver un panaché de people : des stars confirmées ou déchues, des belles filles, des hommes puissants et à l’écart de simples gens qui recherchent à s’approcher de la lumière. UV excessifs, sans protection, ces curieux sont attirés par l’éclat que projettent les célébrités. Il est d’ailleurs pathétique de voir l’admiration que ces personnes portent à ces stars. Elles peuvent économiser six mois durant à coups de spaghettis beurre pour se payer un repas ici. Et si seulement elles savaient que ce lieu chic sert de restaurant du cœur[1] pour les anciennes vedettes. Ces dernières sont nourries gratis. Vous n’avez qu’à observer les vêtements de ces « stars » pour comprendre la déchéance de ces individus perdus. Prenez par exemple le tailleur de cette ancienne speakerine que les filles issues de la téléréalité ont mise en préretraite, tout est rapiécé et mité. Elle arrive droit vers moi et pas moyen de m’y échapper :

 

 

- Comment allez-vous Danielle ?

 

 

- Merveilleusement. Et vous Fleur. J’ai un projet d’émission dont j’aimerai que ce soit vous qui la présentiez. Ça parle de la mode…

 

 

- Je vous laisse, on se rappelle.

 

 

Je l’embrasse avec un sourire comme la convenance exige.

 

 

J’aime énormément cet endroit. J’adore contempler toute cette faune, analyser ces êtres humains, loin, isolée dans le carré V.I.P..

 

 

Vous rêveriez d’être là, à ma place.

 

 

Non, même pas dans vos fantasmes les plus fous !

 

 

C’est avec une joie immense que je retrouve mes amis, mes admirateurs. Ces derniers m’aiment sans retenue. Ils parlent de moi comme si j’avais inventé le vaccin pour guérir le sida ou encore trouvé le tunnel pour voyager à travers les siècles. Alors que je ne fais que poser, essayer d’écrire des poèmes et chanter. Comme une souveraine entourée de sa cour, je règne au centre d’un cercle virtuel où toute une ribambelle de planètes quelconques gravitent autour.

 

 

À mon arrivée au restaurant, comme un signe de reconnaissance, tout le monde me dit : « Ça va ?! ». Je venais juste d’ôter mon manteau d’Issey Miyake. J’ai horreur de ces deux mots. « Hou hou hou hou, hou hou hou hou », ils résonnent en moi comme des cris tribaux. Merde, ceci est une question ou une affirmation… Je n’en sais rien, mais j'ai fortement envie de leur répondre « non » et leur dire que mon humeur est « down ». Ça ne servirait à rien. Ils ne m’aideront pas, ils ne me sont d’aucun secours de toute manière. Reste que ces deux petits mots sont, si on analyse bien, un portrait représentatif de mes proches.

 

 

Mon cher ami Howard le dit d’une façon très virile tandis que son copain Jean le dit d’une voix très féminine. C’est comme si, à la première vue, les points avaient été mis sur les « i » concernant leur vie nocturne. En tant que single, cela m’agace énormément de voir ces deux coqs s’embrasser tout le temps. Mais n’ont-ils pas honte de le faire sur la place publique ? N’ont-ils pas pensé, si ce n’est qu’un seul instant, à moi qui suis seule dans la vie.

 

 

Je considère Howard comme mon meilleur ami, même si je n’aime pas utiliser ce qualitatif pour mes proches. Car, qui dit « meilleur » veut dire qu’il existe quelque part un « pire ». Or, je n’ai aucun ami à jeter, et surtout pas Victoire.

 

 

Victoire, mon double au féminin accole un « ma chérie » à son « ça va ». Dans un ton très snob, son « ça va, ma chérie » annonce les revendications suivantes : nos relations sont très fortes, sincères et historiques. Avec plus de dix alliances, nos familles qui ont été toutes les deux anoblies sous Saint Louis se sont mêlées et entremêlées à travers les siècles. Par jeu, je dis qu’elle est ma sœur de sang bleu. Je me rappellerai toute ma vie de notre première rencontre. C’était glacial.

 

 

Froide, c’était l’ambiance qui régnait lors de ma première séance photos en maillot de bain. Oui, ce qu’on imagine mal quand on feuillette un catalogue d’été au soleil, c’est que les photos qui s’y trouvent ont été faites en hiver. Pour une grande marque : on envoie évidemment l’équipe à Saint-Bart. Pour les photos d’une petite marque, les clichés peuvent par exemple être pris à la plage des Catalans à Marseille, en plein mois de Février. Les frissons me viennent encore quand je me revois dans ce string sur le sable glacé. String rose, string blanc, une variation de couleur sur le thème du string qui fait perdre la tête, la vôtre, celle des hommes.

 

 

Esprit ailleurs, je rêve de beau temps, celui qu’il y a après la pluie, celui qu’il y a après le passage de l’arc-en-ciel multicolore. Tout le staff en pull me regarde me frigorifier. Comme une comète, un jeune mannequin, Victoire, fait son apparition et me dit :

 

 

- Rien de plus simple, imagine que ton copain est derrière l’appareil et que nous sommes sur la Côte d’Azur, à la plage de Pampelonne en plein mois d’août.

 

 

Bizarre, elle me parle comme si elle connaissait Guy. Interloquée. Je questionne :

 

 

- Comment ça ?

 

 

- L’amour, ça réchauffe.

 

 

Notre amitié est donc née sur une plage de sable en plein hiver. Par la suite, nous sommes montées ensemble à Paris. Deux jolies blondes quasi-identiques. Pourtant, j’ai réussi à la vitesse d’une balle de fusil lâchée vers sa cible tandis que Victoire rame. Rameuse à vie, elle a maintenant d’autres priorités.

 

 

Désormais, elle cherche son prince charmant qui doit avoir une grande maturité : âge indifférent, pas trop moche, avec une très très bonne situation financière, l’ISF au minimum. J’aime son côté « shopper » de l’amour qui goûte tout avant de prendre. Stabilité, c’est bien ce qu’elle aimerait acquérir avant tout en formant un couple, un ensemble.

C’est une façon polie de vous dire qu’elle fait la poule de luxe. Mais, au fond, je l’aime plus que ce que je la charrie.

 

 

Mon ami Christophe forme un ensemble avec Noëlle, et vice versa. Ils représentent la réussite complète au niveau de l’amour pour notre cercle d’amis, mais également pour toute la génération des pré-trentenaires. Rencontre à l’enfance, première nuit l’un contre l’autre à l’âge de l’adolescence, mariage à la majorité, l’enfant avant leur vingt ans et tromperies continuelles après leurs vingt-cinq ans. Mais, c’est un couple moderne, où il ne sera jamais question de divorce. Il y n’aura pas de garde alternée, ni de lugubre inventaire pour le partage du service de porcelaine de Limoges ou des couteaux de la ménagère de Puiforcat. Tranchante, l’est sans contexte la lame de rasoir sur laquelle mes deux amis fildeféristes marchent délicatement.

 

 

Leurs filles, deux jumelles de quatre ans sont les témoins privilégiés de leurs mille incartades. C’est très instructif car elles savent déjà la signification des mots qui sont importants pour vivre en couple : break, séparation, rupture… D’ailleurs, je pense que vous serez aussi stupéfaits que moi devant leur maturité. C’est comme si l’irresponsabilité de leurs parents avait été bénéfique pour leur croissance. Alors, si ce raisonnement s’avère vrai, je demanderai à tous les couples d’être infidèles pour permettre enfin une nouvelle croissance économique en France. Faisons tous ce geste patriote. Par ironie, le travail d’un ministre de l’économie est à la portée de tous.

 

 

Vive le nouveau plan Marshall de l’infidélité.

 

 

À quoi bon, car pour eux deux, de toute façon, c’est fini !!! Complexe, Noëlle aime toujours Christophe qui ne l’aime plus, mais il ne pourrait vivre avec une autre personne car il n’aime qu’une fois. Comme moi, vous pensez que l’homme est un Don Juan et que la femme est une sainte. Et bien vous avez mille fois tort, c’est presque tout faux. La femme a également ses faiblesses. Ils se sont aimés, autrefois, et maintenant, parfois… À analyser, c’est une remarque au vitriol ou une envie de connaître la même chose. Je n’arrive point à choisir. Peut-être un peu des deux, qu’importe, car tout est imprégné de réalisme.

 

 

En compagnie de mes amis et d’Eva, tout en buvant une coupe de Piper-Heidsieck, on attend avec impatience Adam, le mannequin homme qui doit faire la série mode avec moi ce soir.

 

 

Tous sont assis devant moi. Ils parlent fort, très fort. Cela est-il un de leurs impératifs de me faire vriller les tympans ? Ils me donnent l’impression de me faire vivre dans une certaine normalité, que ma vie est entrée dans l’ordre. Vous savez, celle que les publicitaires nous vendent tout le temps. Pour être heureux, on doit s’entourer d’amis, des personnes à qui on peut tout confier, avec qui on partage tout. Je « stratège » mon futur, vivre avec Guy, et ils sont mes pions.

 

 

Adam entre enfin dans la salle. Pour que sa beauté laisse une traînée d’images spectaculaires dans ma mémoire, je le vois pousser la porte au ralenti. Son sourire en devient encore plus ravageur. On succombe toutes. Chacune des secondes de vision de cet être n’est que jouissance.

 

 

Durant tout le repas, plat après plat, j’observe très attentivement du coin de l’œil les mains d’Adam : il prend un verre à eau, un couteau… Je le vois tout en longueur. Ligne blanche, Eva, après être allée repoudrer son nez me dit qu’il est d’origine italienne. J’imagine avec gourmandise qu’il est piémontais. L’inspiration me vient, je « Mont Blanchis » ces quelques vers sur un petit bout de papier :

 

 

 

 

 

Sorti de son paradis perdu, Adam sans

 

 

Eve s’aventure et use de son charme,

 

 

cherche son amour qui l’aime à cent pour cent.

 

 

Nature donne vie à des jolies fleurs au sang

 

 

chaud, qui dès l’aurore transforment les drames

 

 

en jouissance de vie et tuent le néant.

 

 

Rencontre fortuite ou destin fonctionnant,

 

 

Adam pense avoir enfin trouvé la dame

 

 

qui fera rimer son cœur pour la vie restante.


[1]              Envoyez vos dons :    Les Restaurants du Cœur : 221, rue Lafayette BP 104 75463 Paris CEDEX 10

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